Cinéma : la parité en question

Quelle place pour les femmes cinéastes, scénaristes ou productrices ?

Le 16 mai dernier, à l’occasion du 79e Festival de Cannes, l’équipe du média digital Empowered Talks questionnait la place des femmes dans le cinéma français – en particulier celle des productrices, cinéastes et scénaristes. Le contexte ? Une session talk/dédicace avec Juliette Tresanini, femme de cinéma et autrice. Dans son dernier ouvrage Les 40 sont cuites ! (éd. Solar) qui décortique avec humour la fameuse crise de la quarantaine, la comédienne, réalisatrice et scénariste évoque, entre autres sujets, l’invisibilisation des femmes dans l’industrie du 7e Art. Décryptage, entre anecdotes historiques, analyse sociale et données statistiques.

Ces dernières années, surtout depuis l’affaire Weinstein, des voix s’élèvent pour dénoncer la mainmise persistante du patriarcat sur le monde du cinéma. Une critique qui s’étend d’ailleurs à toutes les industries culturelles et créatives (ICC) actuelles. En effet, au-delà des représentations biaisées de la féminité (souvent incarnée par des personnages féminins stéréotypés et/ou hypersexualisés) à l’écran, le point de vue même des femmes a longtemps été minoré et leur contribution niée dans l’industrie cinématographique. 

Alice, Lois et les autres…

Qui se souvient d’Alice Guy, de Lois Weber, de Musidora ou encore de Germaine Dulac, ces pionnières du cinéma évincées de l’histoire du 7e Art, maintenues dans l’ombre de leurs homologues masculins (Méliès, Ferdinand Zecca, les frères Lumière…) ? Avant 1920, et l’avènement du cinéma parlant (qui en a fait une industrie lucrative), il y avait plus de femmes productrices et réalisatrices en Europe et aux Etats-Unis, qu’il y en a eu ensuite dans toute l’histoire du cinéma. 

Depuis lors, les femmes sont écartées des fonctions clés (production, réalisation, écriture de scénario), et marginalisées. Selon l’étude « Parité derrière la caméra » publiée en 2025 par le Collectif 50/50, seulement 30% des films produits en France (animation, documentaire, fiction), sur la période 2015-2024, sont réalisés par des femmes. Et ce avec des budgets inférieurs d’en moyenne 25% à ceux attribués aux hommes. 

La faible proportion de réalisatrices en activité n’est que le sommet de l’iceberg d’un système qui maintient les femmes à des postes ultra genrés, au sein d’équipes techniques en majorité masculines. Ainsi, elles sont plus souvent maquilleuses, coiffeuses ou costumières (90% en moyenne) que cheffes opératrices (10%). « Moi j’ai pris le parti de ne recruter que des femmes dans mes équipes, confie Juliette Tresanini. Chacune dans sa zone de brillance, on fonctionne harmonieusement. »

Éternels seconds rôles

Les disparités observées derrière la caméra se répercutent devant l’objectif. Certes, les œuvres de fiction, au cinéma et à la télévision, mettent en scène de plus en plus de personnages féminins, signe d’une meilleure représentativité. Pour autant, seulement 23% des rôles titres sont tenus par des femmes.

Par ailleurs, tout autant que les techniciennes et les employées administratives du secteur, les interprètes féminines sont moins bien payées que leurs collègues masculins (en moyenne 26% d’écart) et confrontées à un rythme de travail contraignant qui inclue le soir et les week-ends (ardu quand on a par ailleurs des enfants ou une vie de famille à gérer).

Enfin, généralement cantonnées à des rôles de love interest du héros, de femme-objet ou de faire-valoir (la femme de…, la maîtresse de…, la secrétaire de…), les actrices sont également victimes de l’âgisme qui les disqualifie une fois le cap des 40-50 ans passé. « Il est clair qu’on me propose moins de rôles aujourd’hui qu’à 30 ans, confirme Juliette Tresanini. Par ailleurs, j’ai souvent incarné des personnages plus âgés que moi. C’est dommage : les 45 ans et plus constituent plus de la moitié de la gent féminine française mais sur nos écrans, cette proportion chute à 10% ! ».

L’effet pervers du male gaze

Entre autres manifestations des clichés sexistes qui persistent au cinéma, les chiffres révèlent que, comparativement aux personnages masculins, les personnages féminins sont moins complexes et disposent en général d’un temps de parole plus limité (les hommes accaparent 58% des dialogues).

Cette discrimination genrée traduit ce qu’on appelle le male gaze (littéralement : « regard masculin »), un concept théorisé par la cinéaste féministe britannique Laura Mulvey en 1975 et que Juliette Tresanini aborde dans son livre. 

L’expression male gaze désigne la manière réductrice dont la culture dominante, façonnée par l’homme blanc hétéro-normé, fantasme et restitue la féminité. Notamment, avec des attributs tels que la fragilité, l’émotivité, la faiblesse, la sensualité…

« L’exemple typique, explique Juliette Tresanini, c’est cette scène iconique de James Bond (ndlr : Meurs un autre jour de Lee Tamahori, 2002) où Halle Berry surgit de l’eau en bikini. La caméra, adoptant le point de vue du héros, zoome d’abord sur les chevilles de l’actrice, puis ses hanches et ensuite sa poitrine avant de nous livrer sa silhouette entière… »

(Re)prendre le pouvoir… derrière la caméra

La prise de conscience du male gaze et la déflagration causée par l’affaire Harvey Weinstein (mouvement #MeToo) incitent depuis quelques années les acteurs de l’industrie cinématographique à repenser la place des femmes. En particulier, aux postes à responsabilité dont elles sont exclues depuis l’industrialisation du secteur. 

Un changement progressif, encouragé en France par des institutions comme le CNC et des associations telles que PFDM (« Pour les femmes dans les médias »), le Collectif 50/50 ou l’AAFA (Association des Actrices & Acteurs de France Associés). Dans le sillage de cinéastes stars comme la Néo-Zélandaise Jane Campion, les Américaines Kathryn Bigelow et Sofia Coppola, les Françaises Catherine Breillat, Agnès Varda, Josée Dayan ou Diane Kurys, de nombreuses réalisatrices émergent. Plusieurs d’entre elles sont des actrices qui ont choisi de passer à la réalisation, d’écrire et/ou de produire. 

C’est un moyen pour ces femmes de se réapproprier leur image et d’inventer d’autres narratifs avec des protagonistes « hors normes » (la queer, la femme racisée…), délivrés des clichés associés. « Il y a même des directrices de casting qui n’hésitent pas à féminiser certains rôles lorsqu’elles estiment que cela n’affectera pas l’intrigue ou le scénario, s’enthousiasme Juliette Tresanini. Et un docteur devient une doctoresse, un avocat une avocate, etc. ». 

Avec leur caméra ou leur plume, ces ambassadrices du female gaze (« regard féminin »), subvertissent les rapports de pouvoir et opèrent une révolution… Trop lente ? En 2018, 82 femmes montaient ensemble les marches du Festival de Cannes pour réclamer l’égalité. Selon les dernières estimations, leur vœu ne sera pas exaucé avant 2041 !

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